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(Une histoire vécue) par Madeleine Boucher Nadeau
Je venais de vivre les instants les plus tragiques de mon enfance, et peut-être même de ma vie. Pour une enfant aussi jeune, penser que très peu de chances sont en sa faveur pour lui conserver la vie porte à réfléchir... Aujourd'hui, à 25 ans, je songe à ces tristes moments et l'amertume s'empare de moi alors que je raconte, les larmes dans les yeux, le récit de ce miraculeux sauvetage. Cette histoire est véridique et se déroula un après-midi d'été 1947, à Notre-Dame-du-Portage, petit village de villégiature du bas du fleuve Saint-Laurent, situé non loin de Rivière-du-Loup. Le soleil brillait, le vent était chaud, tout nous incitait à une joyeuse baigne. Comme à tous les après-midi, quelques jeunes du village s'étaient rendus sur le bord de la plage où m'attendait généralement une gentille infirmière qui passait ses étés à la campagne. Ce jour-là comme à tous les jours précédents, elle nous avait bien avertis de ne pas nous lancer à l'eau avant son arrivée. Mais il existe des enfants désobéissants à Notre-Dame-du-Portage comme partout ailleurs. Ma petite cousine et moi-même, toutes deux âgées de 7 ans, étions arrivées avant nos aînées et avions parié à savoir, qui de nous deux serait à 1'eau la première. Nous avions toutes les deux une chambre à air soufflé dont nous nous servions pour nous baigner et nous soutenir sur l'eau. Mais le vent était si fort et les vagues tellement grosses que le courant nous entraînait malgré nous. Et moi, petite espiègle que j'étais, je savais que mes mains servaient de gouvernail quand je les bougeais de chaque côté de mon tube pneumatique; mais pour changer de direction, cela se faisait de plus en plus difficile étant donné l'instabilité du flotteur qui me portait. Ma cousine décida de rebrousser chemin quand elle vit dans quel pétrin j'étais et courut avertir sa famille. Pendant ce temps, mes compagnes et quelques touristes étaient arrivés sur le bord de la grève pour se faire bronzer par le soleil; il y avait aussi quelques vieillards et amateurs de pêche qui se trouvaient sur le quai. Quand mes soeurs aînées me virent à environ 100 pieds du rivage, elles s'écrièrent « Madeleine, reviens, reviens!» Plusieurs personnes étaient immobilisées se demandant ce qui se passait. Mais dans ma petite tête d'enfant, je ne comprenais pas quel danger je courais; je voulais bien revenir au bord de la rive, mais le vent me faisait tourbillonner sur l'eau; alors, croyant que je ne pouvais plus me servir de mes mains pour me diriger, je cédai tout et voulus marcher au fond de l'eau. Pour la première fois j'étais entre deux eaux; après maints battements des mains et des pieds, ma petite tête revint à la surface juste dans le vide du fameux pneu qui était mon seul secours. Les spectateurs affolés criaient de plus en plus et commençaient à m'énerver. Ils me firent réaliser le danger qui me menaçait. Je refis donc une autre fois la première tentative. Les gens, ne me voyant plus, criaient au désespoir; par contre, seul mon tube pneumatique demeurait sur l'eau, et le vent le déplaçait. Ce qui est le plus curieux dans cette terrible histoire, c'est que ma tête revint encore une fois dans le trou du pneumatique malgré son va et vient. Vingt minutes s'étaient certainement écoulées depuis mon départ à l'aventure, le monde était rassemblé sur le quai et sur la plage, mais personne d'entre eux était assez compétent pour venir à mon secours sachant le danger que comporte le sauvetage d'une quasi noyée. Je cédai mon soutien une troisième fois, nul besoin de vous dire que les cris et l'angoisse augmentaient et que la foule se faisait de plus en plus dense. C'est alors que, dans ma tête un peu écervelée, je me souvins qu'une demi-heure auparavant j'avais épinglé une médaille miraculeuse à mon costume de bain pour la première fois. À cet instant, il se produisit un fait des plus étrange: un voyageur solitaire, ne sachant que faire de son après-midi, passa à Notre-Dame-du-Portage et décida de venir faire une balade sur le quai. Aussi curieux que cela puisse vous paraître, sur le toit de cette automobile, guidée par un chauffeur attiré par le destin, il y avait un canot pneumatique comme ceux dont on se sert dans l'armée. Dans un temps deux mouvements, il le mit à l'eau et vint à mon secours. Il prit les précautions appropriées et me lança un câble que je tins avec mes petites mains fatiguées, ma seule pensée était de sauter dans son bateau tellement j'étais heureuse et avais peur que mon aimable sauveteur ne s'enfuit. Cependant, Monsieur Martin, qui connaissait le danger, ne pensa pas comme moi et me tira au rivage comme il l'entendait. Le retour me parut interminable. Enfin, je foulais le sol. Les curieux se penchèrent sur moi pour vérifier mon état de santé. Consciente de la situation, je sanglotais de joie. Des gens bienveillants m'enroulèrent dans des couvertures et me donnèrent des massages. Transportée à la maison, on me servit un breuvage chaud. Mes parents, retenus par leur gagne-pain, n'apprirent que plus tard la malheureuse aventure et son heureux dénouement. Le lendemain, dimanche, alors que tous les paroissiens étaient réunis, notre bon curé, Monsieur l'Abbé Hudon, aujourd'hui décédé, fit un sermon de circonstance remerciant la vierge "Notre-Dame-du-Portage" d'avoir sauvé une enfant trop téméraire.
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