La mort et le malheureux
Un
malheureux appelait tous les jours
La
mort à son secours.
"Ô
mort, lui disait-il, que tu me sembles belle!
Viens
vite, viens finir ma fortune cruelle."
La
mort crut, en venant, l’obliger en effet.
Elle
frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
"Que
vois-je! Cria-t-il, ôtez-moi cet objet ;
Qu’il
est hideux! Que sa rencontre
Me
cause d’horreur et d’effroi!
N’approche
pas, ô mort; ô mort, retire-toi."
Jean
de La Fontaine
Mécénas
fut un galant homme :
Il
a dit quelque part : "Qu’on me rende impotent,
Cul-de-jatte,
goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
Je
vive, c’est assez, je suis plus que content."
Ne
viens jamais, ô mort, on t’en dit tout autant.
Ce sujet a été traité d’une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignait de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu’un me fit connaître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissais passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les Anciens : ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas que j’y fais entrer, et qui est si beau et si à propos que je n’ai pas cru le devoir omettre.
Un
pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous
le faix du fagot aussi bien que des ans
Gémissant
et courbé marchait à pas pesants,
Et
tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin,
n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
Il
met bas son fagot, il songe à son malheur.
Quel
plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde?
En
est-il un plus pauvre en la machine ronde?
Point
de pain quelquefois, et jamais de repos.
Sa
femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le
créancier et la corvée,
Lui
font d’un malheureux la peinture achevée.
Il
appelle la mort : elle vient sans tarder,
Lui
demande ce qu’il faut faire.
"C’est,
dit-il, afin de m’aider
À
recharger cebois; tu ne tarderas guère."
Le
trépas vient tout guérir;
Mais
ne bougeons d’où nous sommes.
Plutôt
souffrir que mourir,
C’est
la devise des hommes.
Livre I
La Fontaine, Jean de (Château-Thierry, 1621 - Paris, 1695). Issu d’une honorable famille bourgeoise, il semble avoir poursuivi sans conviction quelques études de droit qui lui valurent le titre d’avocat, dont il ne tira jamais aucun parti. De son père, il hérite la charge de maître des Eaux et Forêts, qu’il exercera jusqu’en 1671. Son poème héroïque Adonis lui assure en 1658 la protection du tout-puissant Nicolas Fouquet, surintendant des Finances, lequel réunit dans son château de Vaux une cour brillante, où écrivains et artistes en renom se côtoient. Lors de l’arrestation puis de l’emprisonnement de Fouquet en 1661, La Fontaine demeure fidèle à son protecteur et écrit une émouvante « Élégie aux nymphes de Vaux » pour implorer la grâce du jeune Louis XIV. Soutenu par la duchesse d’Orléans, il fréquente à Paris les salons les plus brillants et publie en 1665 ses premiers Contes et en 1668 les six premiers livres de ses Fables. Il connaît un immense succès, dû tout autant à la grâce licencieuse des Contes, librement inspirés de Boccace, qu’à ses Fables où la morale souvent pessimiste ne parvient pas à obscurcir le pittoresque et la vivacité plaisante des tableaux. Dans ce genre poétique, considéré alors comme mineur, La Fontaine excelle, à la fois par son génie de l’observation et par son style primesautier dont il n’est redevable à personne. Mme de La Sablière, auprès de qui se retrouvent hommes de lettres et savants, le progège et l’encourage à poursuivre ses Fables. Ainsi paraissent, en 1678 et 1679, les cinq livres suivants. Admiré et fêté dans les milieux aristocratiques, il s’essaye sans succès au théâtre. Élu à l’Académie française en 1683, il prononce devant ses collègues son Discours à Mme de La Sablière, qui témoigne d’une réflexion et d’une philosophie déjà plus graves. Un an avant que ne paraisse le dernier livre des Fables, il s’était engagé, en 1693, devant une délégation de l’Académie, à ne plus écrire désormais que des livres de piété pour l’édification de son âme. Il ne trouva pas le loisir de s’y consacrer.Ces textes sont tirés de Sélection du Reader’s Digest, Les plus belles pages de la poésie française, Montréal, 1985, pp. 210, 211, 807 et 808.