|
Le dernier Science & Vie[1] annonce qu'Einstein est peut-être pris en défaut pour la première fois. « Une sonde spatiale défie l'espace et le temps. » Lancée en 1972, la sonde Pioneer 10 a pris du retard en se rendant aux confins de l'Univers. Sur 30 ans, elle a pris 400 000 km de retard. Un freinage minuscule: un nanomètre par second au carré. L'accélération gravitationnelle est de 10 mètres par seconde au carré. C’est donc un freinage dix milliards de fois plus faible que l’accélération gravitationnelle. Il n'en reste pas moins qu'à cause de ce freinage, la sonde est à 400 000 km de là où elle devrait être. C'est en 1980, huit ans après son départ, que John Anderson, qui travaille au Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la Nasa, décide d'analyser la trajectoire de Pioneer 10 afin de peut-être trouver la planète X que tous croient exister au-delà de Pluton. Surprise ! Au lieu de trouver l'effet de la planète X sur sa trajectoire, il constate le freinage dont j'ai parlé ci-dessus. Depuis ce temps, il tente de trouver ce qui cloche avec Pioneer 10. Il a tout analysé. Il analyse d'abord les problèmes externes susceptibles de s’être produits. La liste est longue. Il y a ceux dus aux antennes terrestres, à la dérive des continents, au vent solaire, à la ceinture de Kuiper, aux poussières interplanétaires, aux étoiles de La Galaxie qui n'aurait pas été prise en compte, à la matière noire, à l'expansion de l'Univers. À cela il ajoute les problèmes internes à la sonde: une fuite d'hydrazine, une fuite d'hélium, le rayonnement infra-rouge des réacteurs. À l'heure qu'il est, aucune explication n'est apparue satisfaisante... La réponse viendra peut-être de l'analyse des données de vol de la sonde et de celle de Pioneer 11 qui a subi le même freinage. En compilant trente-quatre ans de données sur les vols des sondes, on devrait pouvoir découvrir l'axe de la force qui freine les Pioneer et, partant, l'origine de cette force. Si elle est : 1. dirigée vers le Soleil, les scientifiques auront découvert ni plus ni moins une faille de la gravité et de la relativité générale; 2. dirigée vers la Terre, c’est que l’anomalie Pioneer est en fait un artefact de communication radio; 3. dirigée sur son axe de trajectoire, alors c’est qu’il s’agit d’un effet imprévu de freinage imposé par le milieu spatial, ou de causes internes à la sonde; 4. dirigée dans l’axe de rotation, ceci indiquerait qu’il y a eu un défaut interne à bord de la sonde, du type fuite, ou rayonnement. En 1994, l’équipe du JPL accueille un nouveau membre : Slava Turyshev. Ce physicien, spécialiste de la gravitation va orienter les recherches dans une tout autre direction. En un mot : et si l’anomalie ne venait pas des sondes ? Si, finalement, elles se comportaient normalement ? Alors le problème serait à chercher ailleurs. Et pourquoi pas du côté… de la structure même de l’espace-temps. Ou plutôt des lois qui le régissent et qui seraient en fait incomprises ? En 1998, ramassant dans une publication quelque vingt années d’enquête, la Nasa se décide enfin à partager ses découvertes et ses interrogations, révélant à la communauté astronomique et spatiale « l’anomalie Pioneer » dont elle n’avait jamais publiquement évoqué l’existence. Leur article détaille une à une les possibles sources de perturbations susceptibles d’expliquer le mystérieux ralentissement des Pioneer. Tout est passé au crible. Pour finir par cette conclusion lapidaire : « Nous n’avons pas trouvé la cause de l’anomalie Pioneer. » Avec l’anomalie Pioneer, les théoriciens tiennent peut-être le premier indice observationnel d’une faille dans la théorie de la gravitation. Et, donc, l’occasion de dépasser Einstein. Si l’anomalie est confirmée, elle montrerait que le Soleil, en tant qu’objet le plus massif à proximité, exerce sur les Pioneer une forme de gravité inattendue. Mais voilà, la gravitation est régie par l’autre grande théorie de la physique : la relativité générale… qui n’a jamais été prise en faute depuis qu’elle a succédé, grâce à Einstein, à la gravitation newtonienne. Ironie de l’histoire; c’est à partir d’une toute petite anomalie sur l’orbite de Mercure qu’Einstein a pu mener à bien sa théorie révolutionnaire de la gravitation. L’anomalie Pioneer sera-t-elle le nouveau souffle balayant les acquis de la physique et gonflant les voiles du futur modèle théorique ? L’anomalie Pioneer, qui serait dans ce cas rebaptisé « l’effet Pioneer », constituerait alors la première autorisation à changer les sacro-saintes lois de la gravitation. On n’en est pas encore là. Chez les théoriciens, la prudence est de mise. Et il y a d’autres anomalies… Les Pioneer ne sont pas les seules à se comporter étrangement dans le système solaire ! La même « anomalie Pioneer » aurait été détectée chez deux autres sondes, Galileo et Ulysse. D’autres part, les spécialistes de la gravitation ont remarqué que lorsque les sondes Galileo, Near, Cassini et Rosetta ont frôlé la Terre, afin que notre planète, servant de fronde gravitationnelle, les redirige vers leur destination finale, elles avaient toutes gagné une vitesse supérieure aux prévisions ! C’est ce qu’ils appellent « l’anomalie de survol ». Enfin, remarquent dans une récente publication Gary Page, David Dixon et John Wallin, trois astronomes américains : « Les dernières observations de la comète de Halley montrent que celle-ci se trouve très légèrement en arrière de sa position prévue par les éphémérides. L’idée que ce décalage puisse être dû à l’effet Pioneer mérite des investigations complémentaires. » Les sondes seront donc bien loin lorsque leur mystère sera levé, et que l’interprétation de leur trajectoire sera consensuelle ! Reste à espérer que d’autres grains de sable viendront aiguiller les théoriciens sur la bonne voie. Les expérimentateurs sont plus que jamais à la recherche d’indices, avec une ardeur renouvelée et un espoir fou : il est possible que sous leurs doigts, aujourd’hui même, la physique soit en train d’écrire une page mémorable de son histoire. [1] Science & Vie, Une sonde
défie l’espace et le temps, janvier 2007, pp. 42-63. |