LA MAISON DE SUCRE
 
 

par

Madeleine Boucher Nadeau
© novembre 1995
 
 

LA MAISON DE SUCRE





    Dans un joli petit village prénommé St-Gervais-des-Épinettes-Bleues, à la frontière du pays, au tout début du siècle, vivait Cybelle. Cybelle était une jolie demoiselle assez coquette. Ses longs cheveux coiffés en boudins ou en nattes étaient toujours retenus par de larges rubans aux couleurs multiples. Elle était beaucoup plus grande que les autres filles de son âge malgré ses douze ans. Cybelle habitait une très jolie maison. Cette maison avait un cachet tout-à-fait particulier puisqu'elle était en sucre ! Elle était protégée de la chaleur du soleil et des regards indiscrets par de grosses épinettes bleues. Ses portes et ses fenêtres ainsi que ses volets étaient d'un rose framboise. On aurait dit une maison de poupée, en plein milieu d'un paradis. On n'a jamais si bien dit.

    Un jour, Cybelle se coiffe d'un large chapeau et, panier au bras, décide de faire une longue marche dans son jardin, question de cueillir des fleurs pour embaumer sa demeure.

    « Soyez bien calme Sarah, Delphine et Madame la Contesse, je reviendrai dans une petite heure. »
Dans le salon sont entassés tous les jouets de Cybelle. Dans le coin droit, une vieille valise au dos vouté sert de fauteuil à ses trois poupées.
 
 


 





    Le cheval de bois, prénommé Henni, est immobile sur sa bascule. Sur le bord de la fenêtre est endormi un merveilleux cornet de cuivre.
 
 





    Dans le coin gauche, un tombereau en bois, cadeau de son grand-père ébéniste. 
 

   Le coucou suspendu au mur sort sa tête et crie deux fois coucou, coucou, puisqu'il est maintenant deux heures.

    La porte s'est refermée derrière Cybelle. C'est le calme. Le silence est presque palpable. Soudain, un craquement se fait entendre. On frappe, on entend un rire perçant.

    « Ah, Ah ! Nous voilà enfin seuls ! »

    Sarah frappe à nouveau du pied.

    « Eh les amis ! Réveillez-vous, on a assez dormi. »

    Delphine se passe la main dans son épaisse chevelure rousse, s'étire pour revigorer ses muscles endormis, se penche pour mieux apercevoir sa compagne la coquine. Toutes les deux sautent de la grosse malle. Sarah enfourche le cheval de bois.

    « Henni, trotte mon vieux ! »

    Le cheval bouge légèrement.

    « Au trot, dit Sarah. »

    Le cheval à bascule trotte de plus en plus vite.

    « Hue ! dit Sarah. »

    Le cheval s'emballe. Sarah rit de plus en plus fort. Delphine de son côté s'empare du cornet placé sur le bord de la fenêtre. Taratata.Taratata.Taratata.

    Tout à coup, on entend un bruit sourd. On dirait une fanfare qui vient de loin. Madame la Comtesse ajuste ses lunettes.

    « Que se passe-t-il ici ? On bouge dans la vieille malle, se dit-elle. »
 
 

    Elle descend tant bien que mal en retroussant sa longue robe de velours.

    Le bruit sourd se fait de plus en plus fort et hop! La valise au dos arrondi s'ouvre d'un bond. Le bruit devient intense. Le tambour joue sans arrêt. Rataplan plan plan, rataplan plan plan, rataplan, rataplan, rataplan plan plan.


 

Un soldat de plomb saute de la vieille valise et s'écrie : « Arrêtez ce carnage! »
 

    On l'entend à peine. Delphine joue du cornet. Taratata, taratata. Sarah rit aux éclats sur le cheval de bois. Madame la Contesse court partout dans le salon. Même le coq de porcelaine sur la cheminée crie sans arrêt. Cocorico.


 

    Teddy le marin, un nounour en peluche, sort de la malle à jouets son bateau à la main :

    « Mais, c'est la fête ici ! et on ne m'a rien dit ? »
Teddy et le tambour vont s'asseoir dans le tombereau que le grand-père a donné à Cybelle. « Ah ! on est confortable ici, dit Teddy. »

      Le soldat de plomb s'avance vers le tombereau et fait basculer à la renverse Teddy le marin.

    « Cessez ce bruit ! crie le soldat de plomb. »

    Teddy se remet vite sur pieds et donne une jambette au soldat de plomb.
 
 

    « Eh le petit colonel, tu n'es pas à l'armée ici ! Tu peux garder tes ordres pour toi. Et n'oublie pas, je suis marin, j'ai des grades moi aussi !

    — Et moi, dit Madame la Contesse, je suis la doyenne ici, vous me devez le respect. Arrêtez tout de suite ce bruit infernal. »

    Sarah, endiablée, ne voulait rien arrêter du tout, agrippe la Contesse par le chignon et l'attire vers elle. La Contesse perd pied et trébuche sur le cheval de bois et perd ses lunettes. On entend un crunch,un crich  et un croch. Le cheval à bascule vient de passer sur les lunettes de la doyenne. Tous sont consternés. Henni se confond en excuses. Sarah est stupéfaite de sa bévue. Le cornet ne joue plus ses taratatas. Delphine pleure dans son coin. Le soldat de plomb et Teddy le marin sont au garde à vous. Le tambour ne fait plus de rataplan. Le coq ne chante plus.

    Madame la Contesse, ne voyant pas très bien sans ses lunettes, se rend tant bien que mal au tombereau et s'assoit pour se reposer un peu et se remettre de tant d'émotions. C'est à nouveau le calme. Le silence est tel qu'on pourrait entendre une mouche voler.
 


 

    Et tout à coup un bruit vient rompre le silence. Coucou, coucou, coucou.
 

    Tous sont aux aguets. Il est trois heures. Cybelle va bientôt revenir.

    « Il faut reprendre notre place, se dit chacun dans son fort intérieur. »

    Le tambour, le soldat et Teddy retournent dans la vieille valise au dos arrondi. Sarah, Delphine et Madame la Contesse prennent place sur la malle. Le cornet se replace sur le bord de la fenêtre. Le coq relève la tête sur la tablette du foyer. Le cheval de bois ne berce plus.

    Tout à coup, on entend la porte s'ouvrir et se refermer. Cybelle est de retour. Elle enlève son chapeau au large rebord et le suspend près du miroir dans l'entrée. Son panier est rempli de fleurs odorantes et multicolores. Elle prend un vase, le place sur la table à côté de son panier débordant de fleurs. Reprend le vase, se rend à l'évier pour le remplir d'eau. En revenant au salon, en passant près du cheval à bascule, son pied heurte quelque chose de rigide. Elle s'arrête, regarde, se penche et ramasse une paire de lunettes.

    Les verres sont cassés en milles miettes. Elle les dépose sur la table chargée de fleurs. Pensive, elle pose une à une les fleurs dans le vase et le place au centre de la table du salon. Elle reprend les lunettes dans ses mains et lève les yeux vers Madame la Contesse.

    « Comme elle a l'air triste sans ses lunettes ! Comment sont-elles arrivées près du cheval à bascule ? »

    Elle regarde Delphine, la chevelure rousse en broussaille.

« On dirait que Sarah a un air plus coquin, se dit-elle ! Que s'est-il passé ? On nage en plein mystère !
 

  Coucou, coucou, coucou, coucou.

    — Déjà quatre heures, se dit-elle. Comme le temps passe vite à rêvasser ! »
 

    Si, un jour, vous passez à St-Gervais-des-Épinettes-Bleues, ne manquez pas de venir visiter cette jolie petite maison en sucre. Vous ne pouvez pas la manquer, elle a des portes, des fenêtres et des volets rose framboise et elle est remplie de jouets magiques !
 
 



 
 
 

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