Complainte
de la Lune
en
province
Ah!
la belle pleine Lune,
Grosse
comme une fortune!
La
retraite sonne au loin,
Un
passant, monsieur l'adjoint;
Un
clavecin joue en face,
Un
chat traverse la place:
La
province qui s'endort!
Plaquant
un dernier accort,
Le
piano clôt sa fenêtre.
Quelle
heure peut-il bien être?
Calme
Lune, quel exil!
Faut-il
dire: ainsi soit-il?
Lune,
ô dilettante Lune,
À
tous les climats commune,
Tu
vis hier le Missouri,
Et
les remparts de Paris,
Les
fiords bleus de la Norvège,
Les
pôles, les mers, que sais-je?
Lune
heureuse! ainsi tu vois,
À
cette heure, le convoi
De
son voyage de noce!
Ils
sont partis pour l'Écosse.
Quel
panneau, si, cet hiver,
Elle
eût pris au mot mes vers!
Lune,
vagabonde Lune,
Faisons
cause et moeurs communes?
Ô
riches nuits! je me meurs,
La
province dans le coeur!
Et
la lune a, bonne vieille,
Du
coton dans les oreilles.
ComplaintesLe site suivant vous permettra de lire quelques autres poèmes de Laforgue:
Laforgue, Jules (Montevideo, 1860 - Paris, 1887). Après des études à Tarbes et à Paris, il fréquente très tôt les milieux littéraires de la capitale, se lie avec Charles Cros et commence à écrire des poèmes qu'il ne publie pas. Ayant obtenu en 1881 le poste de lecteur auprès de l'impératrice d'Allemagne, et compose différents contes en prose et les poèmes des Complaintesqui paraîtront à son retour en France, en 1885. Inspiré par les Amours jaunes de Tristan Corbière, il cultive l'ironie, parfois même le sarcasme, sous lequel il dissimule toutefois une sensibilité personnelle très vive. En 1886, il publie son second recueil de poèmes, l'Imitation de Notre-Dame la Lune, qui comporte de délicates compositions en vers libres. Il achève son livre de contes, les Moralités légendaires (1887), et meurt à vingt-sept ans, miné par la tuberculose.Ces textes sont tirés de: Sélection du Reader’s Digest, Les plus belles pages de la poésie française, Montréal, 1985, pp.588 et 808.