CHATURNE ET PLUMETON CONTE
par
© Madeleine Boucher Nadeau
1988Un jour, il y a cinquante ans, peut-être cent, peut-être plus, sur la planète Chaturne et sur la planète Plumeton est arrivée une chose des plus étrange. Attends que je te raconte.
Dans une petite maison aux abords de la forêt, vivaient trois chats. La Maman, Chatte grise, ses deux chatons tout noir, Charbon et Patte blanche, on l’appelait ainsi à cause de la tache blanche sur sa patte gauche avant.
« Mes chers petits je me fais vieille et je suis très malade. Mon poil tombe, mes yeux ne me sont plus fidèles et mes pattes arrières ne veulent plus soutenir mon corps fatigué. Je sais que je vais mourir d’un jour à l’autre. »
Charbon toujours aussi insouciant se blottit dans les pattes de sa mère. Il ronronne, il veut une caresse de sa maman. « Non, chaton, je n’ai plus de force, je suis trop faible pour te garder sur moi. Le temps presse. Écoute plutôt ce que j’ai à te dire. » D’un œil vitreux, la mère regarde au loin. « Viens près de moi Patte blanche. » Patte blanche, qui se tient sur le pas de la porte, miaule de tristesse. « Viens ma grande, maman veut parler à ses deux chatons une dernière fois. »
Patte blanche, la moustache basse, avance tristement. Les deux chatons s’assoient sur le tapis près de leur mère mourante. « Sèche tes larmes, ma fille, et écoutez bien ce que j’ai à vous dire. »
Charbon trop jeune pour comprendre la gravité de ce dernier moment, roule son dos sur les tresses du tapis. Patte blanche essuie ses yeux de sa belle patte de poil blanc.
« Toi Charbon, mon plus jeune chaton, il faut que je te dise. L’anneau doré que je mis à ta patte à ta naissance nous a été transmis de génération en génération. Cet anneau est magique. » Le jeune chaton ronronne de plaisir. « Chut, dit la maman chat, écoute encore. Cet anneau il faut que tu le gardes toujours. Il te protègera. Et si un jour tu l’enlèves tu perdras d’un seul coup son pouvoir magique. » Charbon lèche la figure de sa mère mourante. « Toi Patte blanche tu es la septième de mes filles, par conséquent tu as hérité d’un don. » La chatte se dresse sur ses pattes et lance un long miaulement. « Le don que tu as reçu, dit la mère, il est dans tes yeux. » Charbon regarde les yeux de sa sœur pour y découvrir le mystère. « Tes yeux, de rajouter la mère, peuvent éclairer les nuits sans lune. »
La mère se sent très faible et son miaulement est à peine perceptible. Péniblement elle prend place dans son grand lit. « Écoutez encore une dernière recommandation. Ne vous aventurez jamais dans la forêt. Sur cette planète, comme vous le savez, il y a surtout des chats, c’est-à-dire des animaux de la famille féline, ils ne sont as tous doux comme vous deux, mes amours. »
Et tout à coup, on n’entend plus la grosse chatte grise.
Pendant que Patte blanche lèche tendrement sa mère, Charbon lui, va faire un tour dehors, question de laisser aller le trop plein d’émotion. Malgré sa tristesse, il remarque dans le ciel une volée d’oiseaux venus d’une autre planète. Il marche, marche, pendant des heures et s’arrête à l’orée du bois. « Pourquoi je ne viendrais pas dans la forêt ? Si je veux devenir adulte, il faut que je vois un peu de pays, pense-t-il. » Il avance doucement, marche quelques pas. « Il n’y a rien de dangereux ici, tout est calme. J’y vais. » Pendant qu’il est en train de s’abreuver à la rivière, une longue panthère, d’un noir geai avance sournoisement et partage le breuvage du chaton étourdi.
« Quelle belle journée lui dit la panthère.
- Oui il fait beau en effet, réplique le chat.
- Que fais-tu ici lui demande le gros animal. Tu es bien petit pour te promener en forêt.
- Je ne suis pas si petit que ça, réplique le chat. Je viens de perdre ma mère. Elle est morte ce midi. Je vis seul avec ma sœur Patte blanche. Nous sommes deux chats presque identiques. Nous sommes tous les deux noirs, sauf que ma sœur a une patte blanche.
- Que porte-tu à la patte de derrière lui demande finement la panthère.
- Ah ça ? C’est un anneau en or que maman m’a donné. Il est magique m’a-t-elle dit.
- Il te va très bien de répliquer la féline. Et ta sœur, où est-elle ?
- À la maison de répondre le chaton. Maman lui a dit qu’elle avait un pouvoir magique.
- Un pouvoir magique ? Comme c’est bien, dit mielleusement le gros animal.
- Ma sœur, puisqu’elle est la septième des filles, elle possède la lumière dit naïvement le chaton tout noir.
- Il me faut cette lumière se dit la féline. C’est moi la reine ici sur la planète Chaturne. Avec un tel don, mon trône est en jeu. La panthère lèche le chaton. « Va chercher ta sœur. Je prendrai soin de vous deux. J’ai une grande maison et je suis seule, j’ai de la place pour vous. » Le chaton tout heureux se dirige vers sa maison. La panthère lui crie : « Reviens vite, je t’attends ici. »
Quelques minutes plus tard le gros animal voit venir au loin Charbon qui s’élance vers lui, suivi de très loin par sa sœur Patte blanche. La panthère rusée l’agrippe au passage, lui enlève l’anneau et le blesse au visage, le prend par le cou et le traîne au loin.
Charbon, le chaton, vient de comprendre la ruse.
« J’aurais dû écouter ma mère, se dit-il. Que va-t-il arriver à ma sœur ? Je n’ai plus l’anneau que je devais toujours garder et qui aurait pu mous secourir. » Désespéré, le chaton lance à sa façon un cri de détresse. Un miaulement si fort, sort de sa bouche et résonne dans la forêt.
Sa sœur aînée, flairant le danger, comprend le message et s’abrite dans un trou de marmotte, accessible à peu d’animaux. Dans son terrier, elle tremble d’inquiétude et de peur. Elle surveille d’un œil ce qui se passe, mais ne se sent pas assez courageuse pour agir d’intermédiaire entre son jeune frère et le gros animal.
Heureusement, un gigantesque oiseau blanc venant de la planète Plumeton est de passage sur Chaturne. Ce bel oiseau aux yeux en forme de diamant surveillait de haut la scène de l’enlèvement. D’un vol plané, il se dirige vers l’animal blessé. Charbon, le chaton, raconte à l’oiseau ce qui lui arrive.
« J’ai peu pour ma sœur, lui dit-il. La panthère va certainement lui enlever son don, comme elle m’a enlevé mon anneau magique.
- Ne crains rien dit le bel oiseau. Je suis fort et puissant, je vais lui parler. »
D’un coup d’aile, le bel oiseau blanc se dirige droit vers la panthère.
« Eh ! Madame la panthère, on s’attaque aux plus petits que soi ?
- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, dit le félin noir geai. Vous n’êtes pas d’ici vous ! Vous n’êtes pas de la planète Chaturne !
- Je suis en voyage dit l’oiseau, en étendant ses longues ailes. Rendez à ces chatons ce qui leur appartient !
- Je n’ai pas de conseils à recevoir de vous, vous n’êtes pas d’ici !
- Je vous l’ordonne, rendez à Charbon son anneau d’or et ne vous approchez pas de sa sœur Patte blanche.
- Je vais faire un marché avec vous, lui dit la panthère. Je vais faire une trêve. Si vous m’apportez d’ici le coucher du soleil, une rose noire et une feuille de palmier, je vous rendrai l’anneau et un objet magique. »
Sur ce, l’oiseau part…
La panthère assise près de la rivière, se prélasse au soleil. « Il n’aura jamais le temps, se dit-elle. Le soleil se couchera dans à peine une heure. Il devra aller sur Palune chercher une feuille de palmier et sur Fleuranus pour trouver la rose noire. S’il en trouve se dit-elle en jubilant. »
Le bel oiseau blanc ouvre grandes ses ailes. « J’ai une corde à mon arc, pense-t-il en volant. Je suis l’oiseau le plus rapide au monde, et ça, la panthère l’ignore. »
Quelques instants plus tard, il attrape en passant sur Palune, une feuille de palmier et se dirige à tire d’aile vers Fleuranus. Comble de chance, une marchande de fleurs entre à sa boutique, un panier de roses à son bras. L’oiseau gigantesque à l’œil en forme de diamant voit la scène de très haut dans le ciel. Il se dirige rapidement en vol plané vers la marchande. La dame, voyant arriver cet énorme oiseau, laisse tomber son panier d’osier. L’oiseau ouvre son gros bec pointu et prend une rose.
« Ouf ! Se dit-il. Elle est noire. »
La marchande fulminait.
« Il a pris la seule rose noire que j’avais. »
L’oiseau, d’un geste large, rebrousse chemin et se dirige tout droit vers la planète Chaturne. À peine le soleil venait-il de se cacher derrière la planète que l’oiseau se pose aux pieds de la panthère endormie.
« Me voilà madame la reine de la planète Chaturne. » La panthère fait un bon.
« Quoi, déjà vous ! » Elle se frotte les yeux croyant qu’elle dormait encore.
« Vous ne dormez pas madame la panthère, c’est bien moi et je vous rapporte l’objet de la gageure. » Il dépose à ses pieds la rose noire sur la feuille de palmier.
« Savez-vous, madame la panthère, que je pourrais vous tuer sur le champ. Je pourrais vous transpercer le cœur de mon long bec en forme d’épée. Mais je ne le ferai pas. Je suis un oiseau pacifique. Mais disparaissez d’ici au plus vite. Non sans m’avoir remis l’anneau d’or du chaton.
- Ah ! Je ne l’ai plus l’anneau. Je lui ai rendu pendant votre voyage sur Palune et Fleuranus.
- Je vais vérifier ça à l’instant même dit l’oiseau. Comme il est entendu, je garderai la rose noire.
- Je n’ai jamais dit que vous garderiez la rose noire ! Mais, de toute façon vous pouvez la garder, je n’en ai que faire de cette rose. »
L’oiseau prend délicatement la fleur et la feuille, les met sous son aile. Au moment de prendre son envol pour retrouver les deux chatons, il dit à l’animal : « Madame la panthère, savez-vous qu’une rose noire est un objet magique ? » Et il s’envole… Sans même battre des ailes, il est transporté directement vers les deux petits orphelins.
La panthère insultée sent la rage monter en elle. « Il me faut cette rose noire, se dit-elle. »
Le mammifère grimpe d’un arbre à l’autre et se dirige directement vers la cachette des deux chatons enfin réunis, sachant qu’elle y retrouvera leur défenseur. Elle s’élance sur l’oiseau. Les deux ennemis s’affrontent dans un combat mortel. Des coups de patte, des coups de bec, des morsures. Des plumes revolent de tous côtés. Les poils de la panthère sont droits comme ceux d’un hérisson.
La panthère, dans un cris de rage, laisse tomber l’anneau d’or qu’elle avait arraché à Charbon le chaton. L’oiseau au long bec pointu s’empare de l’objet magique. La panthère dans son élan perd pied et tombe du haut de la falaise, se brise les reins en tombant dans la rivière et se noie.
L’oiseau, blanc de peur et blanc de plume, rapporte l’anneau d’or à Charbon. D’une voix maternelle, il lui dit : « Remets cet anneau à ta patte et ne fais plus jamais confiance aux animaux que tu ne connais pas. » Il caresse Charbon et Patte blanche tendrement du bout de son aile.
Les deux chatons, dans un miaulement de soulagement, retournent piteusement vers leur maison à l’extérieur de la forêt. Leur chemin est illuminé des yeux de Patte blanche.
Le bel oiseau blanc ouvre grandes ses ailes et se dirige sur sa planète, Plumeton.
Quelle ne fut pas sa surprise de rencontrer à nouveau sur son passage la panthère. « Mais, je rêve, dit-il, à moins que je sois exténué de cette terrible journée et que je m’imagine cette vision. » Il entend une voix rauque venir de l’animal.
« Je suis l’esprit de la panthère, redonne-moi la rose noire. » L’oiseau, pas si bête, agite la rose magique au nez de l’animal. Une épaisse fumée noire s’en dégage. L’esprit est forcé de rebrousser chemin ne voyant plus à un pied devant lui. L’oiseau se dirige tout droit vers sa planète pacifique.
Arrivé chez lui, le bel oiseau rend visite au juge de paix et maire de la planète, pour lui raconter sa journée et surtout lui raconter ce qui se passe sur la planète Chaturne.
« Que c’est triste monsieur le juge de paix. Que c’est triste de voir des gens d’une même planète se déchirer entre eux. C’est la jungle, que dis-je, c’est la guerre. »
Le juge de paix, maire de Plumeton, monsieur Chouette hibou, le regarde ébahi.
« Qu’avez-vous monsieur à me regarder ainsi ?
- Je ne comprends plus rien, lui répond le maire. L’aigle vient de me raconter la même histoire et il dit que c’est lui le héros.
- Quoi l’aigle ? Faites venir l’aigle, monsieur, et nous verrons bien. En tant que juge de paix, vous verrez bien qui dit vrai. »
Le juge donne ordre de faire venir le second voyageur. L’aigle dit que c’était à lui que l’aventure était arrivé, le bel oiseau aux yeux de diamant disait qu’il ne comprenait pas puisque les choses étaient arrivées à lui. Le juge tranche la question d’une façon très étrange.
« Vous allez faire tous les deux votre toilette devant moi. Celui qui aura le plus beau plumage deviendra le nouveau roi de la planète. » Les deux oiseaux se regardent d’un air méfiant et interrogateur. L’aigle se brosse longuement le plumage. L’oiseau blanc en fait autant.
Le juge remarque, aux pieds de l’oiseau blanc, un tapis de poil de chat noir. En levant les ailes pour mieux faire sa toilette, une rose noire et une feuille de palmier tombent du plumage du bel oiseau.
« Monsieur l’aigle, vous êtes un imposteur dit le juge de paix. »
Le juge et maire, monsieur Chouette hibou, passe son aile autour du cou du bel oiseau et lui dit : « Je te déclare le plus bel oiseau de la planète Plumeton. Je te revêts de cette collerette de poil de chat et sur ta tête je dépose une couronne de pétales de roses noires sertie de feuilles de palmier. »
L’aigle, tellement fâché, n’en pouvant plus, rouge de colère, lance un cri percutant. Il reprend sa forme première, redevient l’esprit de la panthère et s’envole en fumée vers sa planète d’origine.
L’oiseau vainqueur et le juge de paix, monsieur Chouette hibou, riaient, mais riaient de voir la panthère démasquée.
Les aigles de la planète n’en revenaient pas du subterfuge. « Ce n’est pas à notre honneur que cet escroc ait revêtu le corps d’un aigle, dit l’un d’entre eux. »
Le juge de paix, se raclant le gosier, prend un air solennel, et au son des trompettes d’or crie : « Ohé, Ohé, gens de la planète Plumeton. Je vous présente votre nouveau roi. Ce bel oiseau prénommé Paix. »
Paix ouvre grandes ses ailes et salue ses sujets. Tous les oiseaux de la planète battent des ailes.
Pendant ces acclamations, Paix a une pensée pour les deux chatons, se proposant d’aller leur rendre visite et du même coup leur annoncer la bonne nouvelle.
« Que la fête commence », annonce le nouveau roi.
Le chef d’orchestre, de son long bec en forme de baguette, donne le signal. Des airs de rossignols et de hautbois se font entendre et tous les gens de la planète dansent tard dans la nuit.