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LE SONGE DE CÉCILE
par Madeleine Boucher Nadeau
© septembre 2008
Octobre est à nos portes, les jours se font de
plus en plus courts. Le paysage est à couper le souffle.
J’ai cuisiné toute la journée, des pommes
de toutes les façons et de toutes les sortes, des Lobo, des Melba,
des Macintosh, hier et avant-hier aussi. Que voulez-vous, l’automne c’est
le temps des pommes et on a un petit verger à l’arrière de
la maison. Comme on dit : «Il faut cueillir le fruit quand il est
mûr.»
Chez-moi on est au paradis. Regardez-moi ce panorama
! C’est tellement beau ici c’est pas croyable. En face de notre maison,
il y a une érablière. Regardez-moi ce coloris ! Une multitude
de couleurs s’entrelacent pour notre plus grand plaisir, un dégradé
de vert du plus foncé au vert le plus tendre, des rouges couleurs
vin en passant par la cerise, de la framboise à la rosacée.
Et que dire de cette panoplie de couleurs orangées. Un dérivé
de jaune s’insère parmi tout ce tableau, une vraie tapisserie. On
dirait qu’un jeune enfant s’amuse à étendre de la peinture
avec ses doigts comme il le fait à la garderie. Des fois, quand
je regarde ce paysage, je pense à ma grand-mère qui confectionnait
des courtepointes avec des bouts de tissus multicolores.
Oui on est bel et bien en automne. Une quantité
de pommes mijotent sur ma cuisinière et même dans le four.
Des tartes, des croustades, des poudings de formats différents embaument
ma cuisine. La compote de ce délicieux fruit est maintenant dans
des pots de différentes grandeurs.
Mes enfants vont venir me visiter prochainement. Lucie,
la dernière de mes filles, qui débutera à l’université
dans quelques jours, partira avec une boîte bien garnie de gelée,
de compote, de beignets, de muffins. Et laissez-moi vous dire que Jean-François
ne se gênera pas pour me laisser savoir que lui aussi veut une réserve
de ces précieux desserts, et des gros contenants s’il vous plait
: «On est quatre à la table.» dira-t-il. Sylvia aura
sa part, même si elle demeure en Ontario, je ne l’oublierai pas.
Elle vient toujours à l’automne pour ses vacances. Elle m'aide à
cueillir les pommes qui restent dans notre petit verger. Les Délicieuse
sont plus tardives, mais tout aussi fameuse. Elle met la main à
la pâte c’est le cas de le dire. Elle repart avec une belle réserve
de pâtisseries qu'elle mettra au congélateur dès son
arrivée à la maison.
Pour le moment ma journée de cuisinage vient
de prendre fin. Demain est un autre jour. J’enlève mon tablier,
je range mes livres de recettes. À tout à l’heure le lavage
de chaudrons ! Une petite sieste me fera du bien.
Je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai pas compté
les moutons, ou les pommiers, ou les pommes rouges bien bien longtemps
! Épuisée de tout ce labeur, je m’endormis profondément.
Mais voilà que Sœur Angèle me parle au
téléphone. Quelle exubérance dans la voix de cette
none !
- Qu’est-ce que tu veux ma petite ? Me dit-elle en
martelant tous les mots comme si elle les hachait.
- Quoi ? Qu’est-ce que tu veux ? Qui êtes-vous
?
- Bien… Je suis Sœur Angèle.
- Sœur Angèle ! La vraie Sœur Angèle
?
- Bien… En connais-tu bien gros des Sœur Angèle
?
- Vous avez bien raison. Il n’y a qu’une Sœur Angèle,
celle qui cuisine !
- Parfaitement ma chère, me dit-elle avec sa
voix martelée. As-tu besoin de conseils en cuisine ?
- Pas pour les pommes certain, je pourrais vous en
montrer. Vous n’avez pas vu tout ce que j’ai fait depuis quelques jours
! De la gelée, de la compote, des beignets, des poudings, des tartes,
des grosses des petites. Pis c’est pas fini.
- As-tu mis de la cannelle ?
- Bien oui j’ai mis de la cannelle. Y a pas rien que
vous qui savez cuisiner ! Pis à part de ça j’ai tous vos
livres de recettes. Pis je vous ai écoutée assez longtemps
à la télé avec Guy Boucher.
- Ah bien là tu me fais plaisir ! Parle-moi
de ça une femme qui cuisine avec mes livres de recettes et qui prend
la peine de m’écouter à la télé. Mais… Y a
certainement quelque chose que tu ne sais pas faire !
- Ah y a pas grand-chose que je ne sais pas faire !
Comme j’ai un mari qui mange comme quatre, pis des enfants qui partent
avec mes réserves de conserves pis mes pots de confiture, pis mes
pâtés, pis mes tartes qui gèlent dans le congélateur…
Y a des fois je le barre mon congélateur parce qu’ils partent avec
tout mon «stock» pis j’me ramasse avec rien. Je cache la clé,
pis j’leurs dits que je sais pu où je l’ai mise.
- Ah bien tu es ratoureuse ma Cécile !
- Comment ça que vous savez que je m’appelle
Cécile ?
- C’est quoi que je pourrais bien te montrer, que tu
ne sais pas faire ? Un cipâte ?
- Un cipâte ? J’sais faire ça !
- Un jambon à l’ananas ?
- Est bonne celle-là ! Y a t’y de quoi qui est
plus facile à faire qu’un jambon à l’ananas !
- Une crème de navet et poire ?
- Des crèmes, mon mari y aime pas ça.
Y trouve que c’est trop claire. Y aime ça épais un
potage.
- Fais-y une bonne soupe aux légumes.
- J’y en fais aussi ! De quoi vous vous mêlez
madame, madame, madame qui au juste ?
- Sœur Angèle ma petite.
- Bien oui, pourtant vrai... Sœur Angèle… Pis
à part de ça arrêtez de m’appeler la petite. Chu pas
grande je l’sais. Puis chu grosse aussi donc appelez-moi pas la petite.
- Excusez-moi, j’voulais pas vous faire fâcher.
- Chu pas fâchée ! À part de ça
qu’est-ce que vous me voulez la Sœur ?
- Sœur Angèle madame.
- Madame ? Êtes-vous une dame ou une sœur ?
- Ah ! Arrête de me niaiser et dis-moi ce que
je peux faire pour toi.
- Comment ça, faire pour moi ? C’est vous qui
m’avez téléphoné.
- Je veux vous aider à faire une recette.
- Bonté divine… J’sais pas quoi vous dire.
- Avez-vous la dent sucrée ?
- La quoi ?
- La dent sucrée.
- Qu’est-ce que ça peut vous faire si j’ai les
dents sucrées ?
- Pas les dents, la dent ! Aimez-vous manger sucré
?
- Bien oui j’aime le sucré.
- Faites-vous du bon sucre à la crème
?
- Pas souvent. J’sais pas ce que j’y fais à
mon sucre à la crème y prend pas y reste tout collant !
- Attendez-moi, j’arrive.
- Quoi j’arrive ? Sœur Angèle ! Sœur Angèle
! À l’a raccroché.
- Bon me v’là !
- Voulez-vous bien me dire par où vous avez
passée ?
- Arrêtez de niaiser et mettons-nous à
l’ouvrage. Pour commencer, on va chanter un peu. O sole mio…
Voyez vous, ça va beaucoup mieux, vous avez le sourire. Tantôt
au téléphone vous aviez l’air fâchée.
- J’suis pas fâchée, j’suis fatiguée
!
- Assoyez-vous et laissez-vous gâter. Où
sont vos casseroles ?
- Prenez celle-là, en lui montrant un très
grand chaudron.
- Mais c’est bien trop grand cette casserole-là
!
- C’est celle-là que je prends quand je fais
du sucre à la crème.
- Mais c’est une marmite pour faire de la soupe !
- Quand je fais du sucre à la crème j’en
fais beaucoup.
- Il est préférable de faire la recette
plusieurs fois plutôt que d’en multiplier les quantités. Votre
sucre à la crème aura une plus belle texture.
- Bon ! A va me faire la leçon asteure.
- Moi mon sucre à la crème, je le fais
maintenant aux micro-ondes. Il faut se mettre à la page ma chère.
Le micro-ondes a été inventé, il faut s’en servir.
Ça va être le sucre à la crème de Sœur Angèle
version améliorée. J'en ai apporté au pape ma chère.
Il m’a demandé ma recette. O sole mio…
Avez-vous de la crème ?
- J’en n’ai pas.
- Bien ! Comment voulez-vous que je vous fasse du sucre
à la crème si vous en n’avez pas ? En saccadant ses
mots.
- Aïe ! Sœur Angèle, je vous ai rien demandé
moi !
- Profitez-en donc pendant que je suis ici.
- Mais je vous ai pourtant dit que j’étais fatiguée
! J’ai fait une grosse journée dans les pommes. Puis j’ai pas des
serviteurs comme vous pour m’aider.
- Des serviteurs, des serviteurs… Je dirais plutôt
des employés, des aides.
- Bon correct, j’vais aller vous en chercher, de la
crème.
- D’la 35% madame Cécile, c’est meilleur.
- Comment il se fait qu’a sait que je m’appelle
Cécile ?
- O sole mio…
J’espère qu’elle a de la cassonade !
- Épicerie du quartier, bonjour.
- Il doit y avoir une dame Cécile qui vient
d’arriver chez-vous.
- En effet, madame Cécile Laforest vient d’entrer.
- Passez-la moi, s’il vous plait.
- Allô, madame Cécile, c’est Sœur Angèle.
Je voulais être sûre qu’il vous restait de la cassonade après
toutes les pâtisseries que vous avez faites.
- Sœur Angèle, allez-vous arrêtez de me
poursuivre !
- Voilà, madame Cécile, votre sucre à
la crème est fait, dit-elle toujours avec sa voix martelée.
Temps de préparation : 5 minutes; temps de cuisson : 10 minutes
30 secondes; donne quarante morceaux.
- Quarante morceaux c’est pas assez ! Mes enfants vont
tout le manger. Et ils vont vouloir en apporter. Mais… Comment se fait-il
que vous avez fini de faire le sucre à la crème ? Je viens
tout juste d’arriver avec la crème pis la cassonade !
- Si j’avais trouvé de la noix de coco râpée,
j’en aurais ajouté.
- Non ! Les enfants aiment pas ça le «coconut».
Ça serait bien de le faire avec du sucre d’érable,
ça ferait changement. Ça très bon goût du sucre
à la crème avec du sucre d’érable, vous savez !
- Je sais tout ça, mais j’en n’ai pas de sucre
d’érable.
- Mais… Vous avez une érablière juste
en face de chez vous. Vous avez juste à aller en chercher.
- Sœur Angèle je trouve que vous poussez un
peu fort ! D’abord vous vous introduisez comme un cheveux sur la soupe
dans ma cuisine, pis vous êtes rendue dans mes armoires en fouillant
dans mes chaudrons. Pis là vous voulez que j’aille chercher du sucre
d’érable chez le voisin d’en face. Vous trouvez pas que vous exagérez
un peu.
- Mais calmez vous madame Cécile ! Vous êtes
toute rouge. C’est pas bon pour votre pression. Chantez un peu avec moi
ça va vous détendre. O sole mio…
- J’ai pas envie de chanter
- Le sucre à la crème que j’ai donné
à sa Sainteté Benoît XVI, j’ai mis un rang à
la cassonade et un rang au sucre d’érable. Dans une belle boîte
dorée et enrubannée.
- Pis, lequel y a aimé le plus ?
- Mais… Madame Cécile je ne le sais pas il ne
l’a pas mangé devant moi !
- Y vous a même pas envoyé un petit mot
pour vous l’dire ?
- On va y téléphoner !
- Sœur Angèle, c’est à moi de vous dire
de vous calmer un peu. On téléphone pas comme ça au
pape ! Pis à part de ça c’est moi qui va payer ce téléphone-là
! À Rome, on rit pas ! Oubliez tout ça… On va le faire à
la cassonade. Je viens de vous en apporter deux kilos. Y faut que ça
serve à quelque chose.
- Bon ! On va faire comme vous le dites ma chère
Cécile. Après tout vous êtes chez vous !
- Bon elle a tout compris ! Y était temps !
Mais… Sœur Angèle pourquoi voulez-vous en faire avec du sucre d’érable
? Vous m’avez dit qu’il était déjà fait le sucre
la crème !
- C’est pourtant vrai ! Mais vous m’avez dit que quarante
morceaux c’était pas assez.
- Bon ! ça recommence.
Dring, dring, dring.
Cécile allongée sur le divan s’assoit
brusquement.
Dring, dring, dring.
Cécile se lève rapidement, va répondre
à la porte.
- Allô Gilberte.
- Allô Cécile. Je passais juste
une minute pour te souhaiter Bonne fête. Je t’apporte mon traditionnel
sucre à la crème.
- C’est pourtant vrai… C’est ma fête aujourd’hui.
T’es une amie fidèle Gilberte. Tu m’apportes toujours du sucre à
la crème pour cette occasion.
Est-ce que c’est la recette de Sœur Angèle ?
- On peut rien te cacher ma Cécile.
- Des jeux pour que je fasse un cauchemar…
- Comment ça un cauchemar ?
- Ah… Oublie ça. C’est une longue histoire que
je te raconterai une autre fois.
- J’espère que t’as pas mis de «coconut».
- Non non, tu me l’as déjà dit que vous
n’aimiez pas ça le «coconut».
- O sole moi-…
- T’as l’air de bonne humeur Cécile.
- Je suis sûre que je vais avoir cet air-là
dans la tête tout le restant de la journée.
Les deux amies s’assoient sur le divan et chantent à
tue-tête, tout en mangeant du sucre à la crème :
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